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Contagions, épidémies et médecine au Moyen Âge

Par Joël Chandelier, maître de conférences en histoire médiévale à l’Université Paris 8

Contagions, épidémies et médecine, voilà des termes qui nous semblent désormais familiers. Mais comment étaient-ils perçus au Moyen Âge ?
Joël Chandelier, maître de conférences à l’université Paris 8, parcourt nos collections pour comprendre comment les maladies et les contaminations étaient traitées dans les légendes et les récits historiques médiévaux.

 

Les flèches de saint Sébastien

Flèche plomb-étain Cl.18007
Flèche de plomb-étain (Cl.18007) - Début du 16e siècle

Le musée de Cluny ne conserve pas que de grandes œuvres de prix ; dans ses collections, on trouve aussi de nombreuses enseignes de pèlerinage. Apparues au 12e siècle, ces petites appliques de plomb, de facture simple, étaient acquises par les pèlerins lors de leur visite des sanctuaires. Elles étaient ensuite cousues sur leurs vêtements en signe de dévotion, portées comme des talismans ou même placées dans des écrins. Le plus souvent, elles représentaient le patron du lieu sacré : image de la Vierge, du saint homme ou de la sainte femme, représentation d’un miracle dont on espérait la survenue. Mais certaines de ces enseignes, comme cette flèche de plomb-étain (Cl.18007) du début du 16e siècle, étaient de prime abord plus étranges.

Retrouvée dans la Seine avec beaucoup d’autres, elle semble avoir une symbolique plus militaire que religieuse. Pourtant, si on la regarde de plus près, on distingue au niveau de l’empennage un personnage transpercé de quatre pointes de flèches. On n’a alors aucune difficulté à reconnaître saint Sébastien, un soldat chrétien martyrisé à la fin du 3e ou au tout début du 4e siècle. À l’occasion d’une persécution, Dioclétien aurait ordonné à des archers de l’exécuter en le perçant de flèches. Le saint aurait miraculeusement survécu au supplice, ce qui lui aurait donné l’occasion de confronter l’empereur à nouveau – et de rencontrer, cette fois, une mort définitive.

Dans un premier temps, le culte de Sébastien, très dynamique à Rome, se concentra sur sa fonction de militaire et en fit un modèle de miles Christi, un "soldat du Christ". Puis, à partir du 7e siècle, son intercession fut considérée comme bénéfique contre la peste et toutes les épidémies. Si l’origine du glissement est sans doute à chercher dans une procession en l’honneur du saint à Rome, qui sembla interrompre une vague de maladies en 680, la symbolique des flèches prit un sens particulier : Sébastien était celui qui pouvait détourner les traits envoyés par la colère divine, lorsque celle-ci se manifestait par des affections envoyées sur les hommes.

Il n’est pas étonnant que la figure de saint Sébastien ait connu un succès renouvelé quand les grandes épidémies de peste refirent leur apparition, à la fin du Moyen Âge : l’abondante iconographie qui lui est consacrée jusqu’à la Renaissance en témoigne. Mais saint Sébastien n’était pas le seul à pouvoir protéger les hommes des fléaux sanitaires. D’autres figures étaient invoquées pour prévenir la contagion. La plus connue est certainement celle de saint Roch de Montpellier. Ce personnage assez obscur, ayant théoriquement vécu au 14e siècle mais peut-être créé de toutes pièces, avait un intérêt direct pour les fidèles : selon la légende, saint Roch aurait contracté la peste mais y aurait miraculeusement survécu. Vrai ou faux, cet épisode de sa vie fit de lui, à partir du 15e siècle, l’intercesseur le plus efficace contre la maladie. Un vitrail (Cl. 23733) du premier quart du 16e siècle, acquis par le musée de Cluny en 2002, en fournit un bel exemple : saint Roch y est représenté en pèlerin, montrant le bubon pesteux en haut de sa cuisse gauche, avec un chien qui lui apporte de la nourriture.

CL_23733
Vitrail (Cl. 23733) - Premier quart du 16e siècle

 

Aux origines des fléaux

La plupart des représentations de ces saints protecteurs date de la fin du Moyen Âge ou de la Renaissance. Il n’y pas lieu de s’en étonner : la pandémie de Peste noire, qui à partir de 1347 tue entre un tiers et la moitié de la population européenne, avait rendu la crainte de la contagion particulièrement aiguë. Cependant, bien avant cette date, les hommes et les femmes du Moyen Âge savaient déjà que les affections pouvaient se transmettre de malade à malade. Le médecin persan Avicenne (980-1037) donnait dans son Canon de la médecine une liste des affections contagieuses par nature :

"Il y a des maladies qui vont de l’un à l’autre comme la lèpre, la gale, la variole, la fièvre pestilentielle et les tumeurs putrides (particulièrement quand les maisons sont fermées et de même quand le voisin est sous le vent), comme l’ophtalmie (surtout pour celui qui regarde l’autre dans les yeux), comme l’agacement des dents quand on imagine que quelque chose d’acide les touche, et comme la phtisie et l’albaras."

L’énumération du savant persan mélangeait des choses fort différentes : s’il est vrai que tout le monde peut faire l’expérience d’une douleur ressentie lorsqu’il voit ou entend quelqu’un grincer ou souffrir des dents, il semble n’y avoir là que peu de rapports avec des maladies proprement contagieuses comme la lèpre ou la variole. Là n’est pas le plus important : dans le contexte médiéval, la liste avait l’avantage d’affirmer sans aucun doute possible l’existence de la contagion comme cause de diffusion des maladies, et incitait à prendre les mesures nécessaires pour s’en protéger. Restait alors une délicate question : si ces maladies contagieuses se déplaçaient d’homme à homme, d’où provenaient-elles ? Si les flèches de saint Sébastien représentaient la contagion, par qui et d’où étaient-elles tirées ?
Une première manière de répondre était de considérer que le fléau était la conséquence de la colère divine. C’était là une vision très largement partagée, y compris par les savants : bien qu’ils s’attardaient surtout sur les causes immédiates de la maladie, les maîtres de l’université de Paris qui rédigèrent, à la demande du roi Philippe VI en 1348, un avis médical intitulé Compendium sur l’épidémie, affirmaient que Dieu était à l’origine de toute épidémie et qu’il fallait d’abord se tourner vers lui :

"Lorsque l’épidémie procède de la volonté divine, nous n’avons d’autre conseil à donner que celui de recourir humblement à Lui."

Peu de temps après, la Brève chronique flamande, datable des environs de 1356, rapportait qu’en Avignon, certains affirmaient que "Dieu châtiait le monde pour des méfaits". Angelo di Tura, chroniqueur siennois contemporain de l’épidémie, allait même jusqu’à accuser nommément les Génois, dont on sait qu’ils ramenèrent la maladie d’Orient sur leurs bateaux, d’avoir provoqué le courroux divin en s’alliant avec les infidèles :

"L’hécatombe apportée par ces maudites galères fut par volonté divine, parce que ces mêmes galères avaient aidé les Turcs et les Sarrasins à piller la ville de Romanie [c’est-à-dire de l’Empire byzantin], qui appartenait aux Chrétiens, et qu’ils avaient volé et tué des Chrétiens."

La conviction de l’origine divine des épidémies conduisait à rechercher à apaiser la colère du Très-Haut par des actions de grâce et la conversion personnelle. Prières, messes, pèlerinages et processions étaient des recours habituels ; plus originale fut l’apparition, ou plutôt la réapparition, des confréries de flagellants. Les membres de ces groupes, qui utilisaient la flagellation pour se mortifier en public, connurent dans les années de la Grande Peste un immense succès et formèrent des masses de plusieurs milliers d’hommes, qui se déplaçaient de ville en ville pour appeler à la conversion. Le rituel de la flagellation publique était un rappel de l’épisode de la Passion du Christ, dont la représentation devint de plus en plus courante à la fin du Moyen Âge : le musée de Cluny en possède de nombreux exemples, sur différents supports (bois, ivoire, métal) comme cet étonnant quadrilobe italien du 15e siècle en émail champlevé (Cl. 14722b) : 

Christ à la colonne - quadrilobe
Quadrilobe italien en émail champlevé (Cl. 14722b) - 15e siècle

Relier l’épidémie à la colère divine contre les péchés des hommes pouvait, dans certains cas, inciter à désigner des boucs émissaires. Les Juifs firent, à la fin du Moyen Âge, les frais de cette recherche de responsables. Des violences contre les communautés locales avaient eu lieu bien avant la Peste noire de 1348, mais elles redoublèrent lors de l’épidémie, notamment dans le monde germanique et en Catalogne. En plusieurs endroits, les Juifs, accusés d’empoisonner le puits, furent massacrés ou poussés à la conversion, malgré les tentatives des autorités religieuses et politiques pour les protéger – en Avignon, le pape Clément VI promulgua même une bulle en leur faveur dès le 6 juillet 1348.

Les massacres furent particulièrement nombreux en Alsace et dans la vallée du Rhin : près de la moitié de la communauté juive de Strasbourg fut brûlée vive. Ce terrible contexte explique l’existence du remarquable trésor de Colmar conservé au musée. Composé d’une cinquantaine de bijoux et d’objets en métal précieux ainsi que 314 monnaies, il a certainement été enfoui au moment des persécutions consécutives à la pandémie ; son origine juive est attestée par une bague rituelle de mariage portant l’inscription "mazel tov " (Cl. 20658). 

Bague rituelle de mariage portant l’inscription "mazel tov " (Cl. 20658)

Les monnaies les plus récentes datent de la décennie 1340, et beaucoup d’entre elles proviennent de Bâle ; les historiens en ont conclu que le trésor avait dû appartenir à des réfugiés de la ville suisse, où des massacres eurent lieu en janvier 1349, et qui préférèrent cacher leurs possessions de valeur dans le mur d’une maison du quartier juif de la cité alsacienne – ils y furent retrouvés en 1863.

 

Médecine, maladies et contagion

Ces réactions violentes sont toutefois des cas extrêmes et ne doivent pas être généralisées : dans beaucoup de régions, elles n’eurent que très peu d’ampleur. L’affirmation que Dieu châtiait les hommes n’était pas, dans l’esprit du temps, considérée comme contraire à l’idée d’une explication rationnelle et à l’espoir de trouver un remède. L’Ecclésiastique n’affirmait-il pas : "Au médecin rends les honneurs qui lui sont dus (…) car lui aussi, c’est le Seigneur qui l’a créé ; c’est en effet du Très-Haut que vient la guérison" (Si, 38, 1-2) ? Dans leur Compendium, les médecins parisiens ne manquaient pas de le rappeler, juste après avoir mentionné l’origine divine des maladies :

 "C’est le Très-Haut qui a créé la médecine de la terre ; c’est donc Dieu seul qui guérit les souffrances, lui qui, dans sa libéralité, a fait sortir la médecine de notre fragilité."

Dans la culture chrétienne de la fin du Moyen Âge central et tardif, la médecine était ainsi légitimée et confortée.

Avec le droit et la théologie, elle était l’une des trois seules matières enseignées dans les facultés supérieures des universités, ce qui l’amenait à figurer à une position élevée dans les classifications des savoirs. Elle était parfois considérée comme un huitième "art libéral", à l’égal des sept disciplines qui formaient depuis l’Antiquité tardive le fondement de la connaissance : grammaire, rhétorique, dialectique (le trivium) ; astronomie, musique, géométrie et arithmétique (le quadrivium). On trouve la trace de ce statut privilégié dans une coupe de chauffe-mains du 13e siècle (Cl. 17703) en cuivre gravé et doré : la médecine y est figurée aux côtés des trois arts du trivium. 

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Coupe de chauffe-mains du 13e siècle (Cl. 17703)

 

Elle prend la forme d’un jeune homme portant un livre et puisant dans une coupe avec une baguette– avec une étrange confusion, puisque l’inscription latine qui entoure cette allégorie de la médecine renvoie plutôt à l’arithmétique, qui se trouve pourtant ailleurs sur la coupe.

Ainsi hautement valorisés, les médecins n’hésitèrent pas à proposer des explications aux événements contagieux qui se déroulaient sous leurs yeux. Depuis Hippocrate, l’épidémie était considérée comme résultant d’une cause commune qui ne pouvait se trouver que dans l’environnement partagé par tous les hommes. Dans le cas de la peste, il semblait évident que cette cause devait être cherchée dans l’air ambiant, corrompu par les malades, les cadavres ou encore par des causes extérieures comme le climat ou les mouvements des astres. Gentile da Foligno, un médecin de Pérouse qui rédigea dès le début de 1348 un traité sur la peste, affirmait :

"Certains astrologues pensent que la cause de l’épidémie est une éclipse qui s’est déroulée il y a quelques années, d’autres que ce fut une conjonction des planètes Saturne et Jupiter [ayant eu lieu] le 20 mai 1347. D’autres pensent que la cause est une corruption de l’eau."

Pour lui, si ces causes lointaines étaient importantes au point de vue scientifique pour comprendre les origines de la pandémie, elles n’étaient pas essentielles ; en bon praticien, il ajoutait immédiatement :

"Quoi qu’il en soit de ce débat, nous avons, après beaucoup de travail et d’expériences difficiles, trouvé que la cause particulière, immédiate, en était des matières vénéneuses qui étaient générées autour du cœur et du poumon (…). Nous savons donc sur quoi nous devons nous arrêter, et ce que nous devons corrompre pour qu’il ne nous corrompe pas : à celui dont la maison brûle, il suffit de savoir qu’il y a du feu, peu importe qu’il soit produit par lui ou par un autre."

La prise en compte de la contagion conduisait les médecins à recommander la prudence dans la fréquentation des malades, pour les professionnels comme pour les proches qui s’occupaient des pestiférés. Malheureusement, de telles précautions n’empêchèrent pas l’hécatombe : peu après avoir rédigé son traité, Gentile da Foligno mourut lui-même de la peste, le 12 juin 1348, "à cause d’une trop grande présence auprès des malades", comme l’affirme dans un mélange de peine et d’admiration l’un de ses principaux disciples présent jusqu’au bout.

 

Soigner et protéger son corps comme son âme

De tels drames ne découragèrent pas les médecins dans leur volonté de proposer des recommandations à la fois préventives et curatives. De leur point de vue, le plus simple était de s’éloigner des lieux d’épidémies et notamment des villes, comme l’affirmait déjà le médecin arabe ‘Ali ibn Ridwân au 10e siècle. Il ne s’agissait pas seulement de s’isoler des dangers de la promiscuité propre aux espaces urbains ; les médecins considéraient aussi qu’un environnement agréable à l’âme, loin des inquiétudes, contribuait à renforcer le corps et à le rendre apte à résister à l’infection.

Le séjour à la campagne était particulièrement valorisé car il contribuait à la santé du corps comme à celle de l’esprit. Il a donné naissance au Décaméron de Boccace, qui présente de jeunes nobles qui se réfugient dans un lieu reculé de Toscane et passent la période pandémique à se raconter des histoires plaisantes ; il a sans doute aussi alimenté l’imagerie nobiliaire des plaisirs seigneuriaux, comme ceux représentés dans cette superbe tapisserie courtoise (Cl. 2179) produite aux Pays-Bas au début du 16e siècle, et qui illustrent les charmes de la vie en plein air.

La Vie seigneuriale : scènes galantes (Cl. 2179)
Tapisserie courtoise (Cl. 2179) - Début du 16e siècle

Puisque les remèdes testés par les médecins s’avéraient peu efficaces, on se concentra sur la prévention. Diverses méthodes étaient recommandées : éviter de fréquenter les malades, purifier l’air par des fumigations ou, dans les maisons, par l’ouverture des fenêtres, se protéger la bouche et le nez par des tissus imbibés de produits que l’on considérait comme protecteurs. On prêtait aussi une attention particulière au renforcement du corps, par l’alimentation – Gentile da Foligno recommande un régime fondé sur la viande blanche et un usage modéré du vin, les maîtres parisiens insistent sur la pureté de l’eau consommée et les dangers des mets trop difficiles à digérer.

Cet arsenal préventif s’intégrait parfaitement dans les conceptions de la médecine du temps, qui faisaient de l’hygiène, avec les médicaments et la chirurgie, l’un des trois moyens d’action du praticien. Le terme, grec, était traduit dans les langues latines par "régime" (regimen) ou "diète" (dieta). Il recouvrait de nombreuses méthodes destinées à protéger, voir à améliorer, le fonctionnement du corps : surveillance de l’alimentation mais aussi exercice physique, bains, gestion du sommeil ou encore prise en compte de l’environnement personnel et professionnel.

Il ne faut pas croire que le Moyen Âge était indifférent à l’entretien du corps : même si les grandes constructions antiques, comme les thermes ou les stades, avaient été abandonnés, de nombreux objets attestent encore le soin apporté aux conditions physiques et sanitaires de l’existence. En témoigne, parmi beaucoup d’autres, les aquamaniles conservés au musée. Si leur fonction était au départ avant tout liturgique et symbolique, ils finirent, aux derniers siècles du Moyen Âge, par rentrer dans le cadre privé. Ils purent alors avoir des formes très recherchées, comme c’est peut-être le cas pour cette magnifique licorne du 14e siècle (Cl. 2136), produite dans la région de Nuremberg.

Aquamanile licorne
Aquamanile en forme de licorne (Cl. 2136) - 14e siècle

Il ne faut pas imaginer, ici, une véritable hygiène corporelle équivalente à celle qui se développera à l’époque contemporaine. Il est cependant certain que la multiplication des épidémies et le développement de la médecine eurent, tout au long du Moyen Âge, une forte influence sur la manière dont les hommes voyaient leur corps. Celui-ci restait, dans la tradition chrétienne, le sujet des tentations de la matière et du Malin ; mais on commença à considérer qu’il pouvait aussi, s’il était bien protégé et entretenu, contribuer à une vie meilleure, plus équilibrée et, même, plus vertueuse.