Vestiges de la salle chaude (caldarium) depuis le boulevard Saint-Michel © Alexandra Lebon / OPPIC
De l'Antiquité au Moyen Âge
L’Antiquité est habituellement définie comme la période allant de l’apparition de l’écriture, marquant la fin de la Préhistoire, au Moyen Âge. Cependant, les limites chronologiques associées à ces évolutions varient d’une zone géographique à l’autre.
En Europe occidentale, la fin de l’Antiquité est placée par convention en septembre 476, moment de la déposition du dernier empereur romain d’Occident. Pourtant, même après cette date, l’héritage antique ne disparaît pas, notamment dans les arts. En Orient, l’histoire de l’Empire romain se prolonge ensuite sous le nom d’Empire byzantin durant près de mille ans, jusqu’en 1453, date de la prise de Constantinople par les Turcs.
À travers les collections du musée de Cluny se révèlent les influences et les échanges entre peuples celtes et romains, entre productions artistiques des peuples non romanisés et tradition antique.
Salle 1, Frigidarium © Alexis Paoli / OPPIC
La romanisation de la Gaule
En Gaule, le passage du monde celte à un monde romanisé est placé au moment de la conquête de Jules César (58-51 avant notre ère). Le peuple des Parisii est vaincu par l’armée romaine en 52 avant notre ère et l’oppidum qu’il occupait est détruit. À la place est construite une ville au plan gréco-romain, installée pour sa composante institutionnelle sur la rive gauche de la Seine, autour de l’actuelle montagne Sainte-Geneviève. Aujourd’hui, peu de vestiges de cette ville antique sont encore en élévation dans le paysage. On connaît néanmoins les arènes (secteur de la rue Monge) et les bains antiques dits de Cluny, tous deux probablement construits à partir de la fin du Ier siècle de notre ère.
La dimension grandiose des thermes, comme d’autres monuments publics, constitue la marque de Rome sur la cité. La salle froide, le frigidarium, est encore en élévation aujourd’hui. Et le visiteur ne peut qu’être saisi par sa voûte, culminant à près de 15 mètres.
Pilier des Nautes, pierre de Jupiter, Cl. 18602 © GrandPalaisRmn / Jean-Gilles Berizzi
C’est le moment du déploiement urbanistique de Lutèce. Alors que la "Pax Romana" préserve le territoire de la guerre, l’activité commerciale bat son plein. La confrérie des Nautes, bateliers de la Seine, est alors une organisation puissante : elle contrôle le commerce et la navigation sur le fleuve.
Sous le règne de l’empereur Tibère, au début du Ier siècle, la confrérie élève un important monument votif : un pilier, de près de 2,5 mètres de haut, dont le décor sculpté présente un panthéon de dieux gaulois et romains. Plusieurs fragments de ce Pilier des Nautes ont été découverts au XVIIIe siècle sur l'île de la Cité lors de travaux dans la cathédrale Notre-Dame. Non loin de là, sous l'église Saint-Landry, d'autres bas-reliefs gallo-romains ont été mis au jour. Il est probable qu'ils ont été remployés dans les remparts défensifs de Lutèce érigés à partir du IIIe siècle, lorsque l'Empire commence à subir les assauts des peuples extérieurs, considérés comme "barbares" par les Romains. Aujourd’hui, ces différents fragments sculptés sont présentés dans le "frigidarium", dans le parcours de visite du musée de Cluny.
Feuillet du diptyque dit des Nicomaque et des Symmaque, Cl. 17048 © GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier
Constantinople, la Nouvelle Rome
Loin d’être seulement un moment de trouble politique, l’Antiquité tardive est aussi un temps de grande richesse. Sur les plans religieux, philosophique et artistique, les influences se mêlent. Sous le règne de Constantin Ier (307-337), les mutations sont profondes, mais sans jamais faire infidélité à l’héritage gréco-romain.
La sculpture sur ivoire de la fin du IVe au début du VIe siècles, nous offre de précieux témoignages d'un art profondément renouvelé et puisant néanmoins ses sources dans le monde grec et celui du haut Empire romain. Cet art de l'ivoire se développe tant à Rome qu’en Orient, dans la nouvelle cité qu’est Constantinople. Seconde Rome fondée le 11 mai 330, Constantinople se développe sur les rives du Bosphore, à l'emplacement même du port grec archaïque de Byzance.
Quelques exemples majeurs des ivoires antiques, œuvres destinées à l'élite romaine, sont parvenus jusqu'à nous grâce à leur conservation dans les trésors d'églises occidentales. Le musée de Cluny conserve ainsi une plaque en ivoire sculptée à Rome vers 400 (Feuillet de diptyque, dit des Nicomaque et des Symmaque).
Groupe d'applique, Arianne, ménade, satyre et amours, Cl. 455 (détail) © GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier
Jusqu’au VIe siècle, les artistes romains de l’ivoire se déplacent avec les élites à Rome et Constantinople. Mais bientôt, des ateliers s’installent dans la cour du palais impérial de Constantinople ainsi que dans les grands centres urbains de l'Empire byzantin.
Les artistes de ce début du Moyen Âge grec allient répertoires païens et iconographies chrétiennes comme en témoignent la figure d'applique représentant Ariane et la plaque d'ivoire au Christ imberbe dit "Ivoire de Trébizonde". Cette dernière représente le Christ trônant selon un modèle de représentation qui constitue une reprise de l'iconographie du consul romain assistant aux jeux du cirque depuis une tribune, telle qu'on la voit sur le feuillet de diptyque d'Areobindus.
Coffret, Scènes mythologiques et combats, Cl. 13075 © GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier
Constantinople et les centres artistiques de son Empire jouent donc un rôle de conservatoire du monde antique, comme en témoignent les scènes de combats d'un Coffret en ivoire byzantin à scènes mythologiques et de combat qui démontrent la permanence des images antiques à la fin du premier millénaire à Constantinople.
Toujours dans le monde byzantin et à la même période, en Égypte, les peuples christianisés fusionnent croyances païennes et textes chrétiens. Ainsi le motif de Jason et Médée autour du serpent tapissé sur une tunique copte peut-il être lu comme l'allégorie antique du mythe d'Adam et Ève.
Trésor de Guarrazar © GrandPalaisRmn / Gérard Blot
La mémoire de l'Antique en Occident
C’est également grâce aux ateliers byzantins que les pratiques artistiques antiques se transmettent en Europe occidentale. Au contact de l'héritage antique oriental, la virtuosité des artisans de peuples non romanisés venus de l'Est s’exprime dans le domaine des arts du métal. Au début du Moyen Âge, les arts du métal occupent en effet une place privilégiée dans les échanges artistiques entre les peuples.
Au milieu du Ve siècle, les Wisigoths arrivent dans la péninsule ibérique. Ils sont sans doute accompagnés d'orfèvres originaires de la mer Noire qui avaient déjà noué des liens directs avec les grands centres antiques. Le musée de Cluny conserve plusieurs œuvres de prestige qui témoignent de la finesse de l’orfèvrerie wisigothique, telles les Fibules en forme d'aigle de Castelsagrat et les Couronnes en or de Guarrazar.
Chapiteau à décor d'acanthe, abbaye de Saint-Denis, Cl. 12117 © GrandPalaisRmn / Michel Urtado
Dans le registre de la sculpture également, l’influence antique perdure bien après l’arrivée des peuples dits "barbares". Les œuvres remployées, comme les chapiteaux antiques intégrés dans les églises (Chapiteaux à décor d'acanthe), constituent des sources d’inspiration formelles importantes. L'art de l'ivoire en Occident à partir du VIe siècle atteste également d’une continuité entre les époques.
À l’époque carolingienne, les artistes des abbayes et palais carolingiens puisent nombre de leurs canons artistiques dans les images antiques portées à leurs connaissances. Ainsi, les feuilles d'acanthe des bordures des plaques en ivoire reprennent le motif des chapiteaux corinthiens. On parle d’ailleurs de renaissance carolingienne, pour évoquer ce retour aux sources antiques. Un Apôtre en ivoire du IXe siècle donne tout son sens à l’expression, en répondant à deux apôtres romains du Ve siècle.
Sur l'ensemble du millénaire qui le concerne, l'art médiéval n'a jamais rompu le fil avec ses origines antiques. Parmi les sculptures de la cathédrale Notre-Dame, l'Adam rappelle ainsi que, grâce aux antiques des trésors d'églises, les canons des grands sculpteurs grecs n’ont jamais été oubliés.