Tenture de la Vie Seigneuriale, Scènes galantes, Cl. 2179 (détail) © GrandPalaisRmn / Michel Urtado
La nature dans l’art médiéval
Dans l'art médiéval, les animaux peuplent les œuvres d'art, la végétation est partout présente, parfois foisonnante. Mais de quelle nature parle-t-on ? Au Moyen Âge, le terme "nature" a plusieurs significations, révélant toute l’ambivalence entre un environnement dompté au service de l’humain et une force naturelle sauvage et féroce.
Livre d'heures à l'usage de Paris, Cl. 11314 © GrandPalaisRmn / Jean-Gilles Berizzi
L’art au rythme de la nature
La nature est omniprésente dans l'art du Moyen Âge, comme elle rythme la vie des hommes et des femmes de cette époque. Alors que la majorité de la population vit à la campagne, les travaux des champs sont des marqueurs du temps qui passe et des saisons.
On les retrouve dans les livres d'heures, témoins de l'essor de la dévotion privée, qui se multiplient à partir du XIVe siècle. Chaque mois peut être illustré par les signes du zodiaque ou par une scène liée au cycle des travaux agricoles (Livre d'Heures à l'usage de Paris). Ces calendriers sont un héritage de la tradition romaine des travaux des mois.
Au-delà des paysans, c’est toute la société médiévale qui vit au rythme de la nature. À côté des activités seigneuriales figurant aux mois d'avril et de mai, les représentations de la chasse sont très prisées à la fois dans l'enluminure et dans le décor des demeures (Le Départ pour la chasse). Les tapisseries dites à millefleurs qui ornaient grandes demeures urbaines et seigneuriales sont un écho aux jardins mais aussi aux portions de vignes et de champs qu’abritent les villes.
Pour les artistes, la nature est une ressource précieuse. Ils s’expriment sur des parchemins en peau animale, des ivoires d'éléphant ou de morse travaillés, du bois ou de la pierre sculptée ou encore des tissus de soie et de laine. Les colorants sont issus de plantes tinctoriales, c'est-à-dire de plantes utilisées pour la réalisation de colorants et de teintures comme la garance et la cochenille pour le rouge ou de minéraux (lapis-lazuli pour le bleu, verts et bruns issus du cuivre...).
Colombe eucharistique, Cl. 1957 © GrandPalaisRmn / Jean-Gilles Berizzi
Entre Création bienfaisante et évocations diaboliques
Il n’est pas simple de définir la nature telle qu’elle est perçue au Moyen Âge. Comme souvent dans la pensée médiévale, il n’existe pas de signification unique et univoque.
Le mot nature désigne avant tout la Création. Il englobe tout à la fois la puissance créatrice de Dieu - et Dieu lui-même en tant que créateur – et tout ce qui est créé, la nature des choses. Il évoque aussi et surtout le principe de mouvement et de changement, de naissance, de croissance, de génération et de mort. C’est le sens de la "natura" latine, qui vient du verbe "nascor", naître.
La nature traduit l'organisation divine et humaine quand elle est aménagée en jardins ou en ménageries. Mais elle a également un revers plus sombre et maléfique. Elle peut évoquer un monde dangereux et violent, celui des monstres, des forêts et des hommes sauvages.
La signification, ambivalente elle aussi, des animaux est consignée dans des "bestiaires". Ces ouvrages décrivent la "nature" - traits physiques et comportements – des animaux, dans un but d'édification religieuse et morale. Certains sont vertueux. C’est le cas du poisson, du lion ou du pélican, symboles du Christ. L'aigle, le cerf et le paon sont des allégories de la Résurrection. L’agneau incarne le sacrifice du Christ et la Rédemption. La colombe est symbole de paix et incarnation de l’Esprit saint (Colombe eucharistique). À l'opposé se déploie un bestiaire maléfique, associé au diable : le serpent, qui incarne la tentation, côtoie le loup, le léopard, le chat, le scorpion.
Broderies aux léopards, Cl. 20367 a © GrandPalaisRmn / Michel Urtado
Cette dimension symbolique est avant tout chrétienne, mais peut aussi revêtir un sens profane : plantes et animaux peuvent fonctionner comme allégories du pouvoir (lion), emblèmes d'un royaume (Broderie aux léopards), affirmation d’identité d’un individu ou d’un groupe (animal héraldique), motif de la poésie et de l’amour courtois.
Le même élément peut avoir une signification religieuse ou profane : ainsi, la rose, symbole de la Passion du Christ (Rose d'or), fleur mariale associée à la Vierge, est aussi une fleur courtoise, évocation du désir et du plaisir. Le lion, "star" du bestiaire médiéval, peut être mauvais, cruel et tyrannique. Mais à côté de cette figure diabolique (Vitraux de la Sainte-Chapelle) se dresse celle du bon lion, symbole de courage et de justice, image du Christ, allégorie de la Résurrection.
Chapiteau double aux sirènes affrontées, Saint-Denis, Cl. 23531 © GrandPalaisRmn / Michel Urtado
Aux frontières du réel et du fantastique
Les œuvres d'art médiévales comme les bestiaires mêlent animaux réels, familiers ou exotiques voire créatures fantastiques.
Parmi les êtres qui peuplent la Création figurent des cohortes de créatures fabuleuses. Griffons, centaures, sirènes, chimères, phénix, licornes, monstres et dragons foisonnent dans les productions artistiques médiévales. La frontière entre créatures réelles et imaginaires est très perméable : les secondes sont censées exister quelque part sur terre, aux confins de la Chrétienté, le plus souvent en Orient, véritable réservoir de l’imaginaire.
Beaucoup de créatures fantastiques sont des êtres hybrides, mi-humains mi-animaux, comme la sirène, sous ses deux formes : sirène-oiseau (créature hybride imaginaire formée d’une tête humaine et d’un corps d’oiseau) héritée de l'Antiquité et sirène-poisson, création médiévale.
La Dame à la licorne, La Vue, Cl. 10836 (détail) © GrandPalaisRmn / Michel Urtado
D'autres sont des combinaisons de plusieurs animaux, comme le griffon, hybride de lion et d’aigle. Beaucoup sont associées aux vices, au diable (la sirène incarne la luxure, le griffon est un animal satanique), certaines ont une signification positive (le phénix symbole de la Résurrection).
La licorne, dotée d’un corps de cheval, de sabots de chèvre et d’une corne inspirée de la dent de narval, connaît un grand succès au Moyen Âge. Sa signification est complexe : animal redoutable réputé ne pouvoir être capturé que par une vierge, la licorne symbolise le Christ, la pureté et la chasteté ; mais l'animal revêt aussi une dimension courtoise, que l'on retrouve par exemple dans les tapisseries de la Dame à la licorne.
Colonnette à rinceaux, Saint-Denis, RF 452-453 © GrandPalaisRmn / Tony Querrec
Représentations de la nature au Moyen Âge
Tout au long du Moyen Âge, le répertoire animal et végétal légué par l’Antiquité est largement réutilisé : créatures mythologiques (centaures, chimères, sphinx), feuilles d’acanthe, palmettes, rinceaux, végétaux parfois animés, c'est-à-dire peuplés de personnages, d'oiseaux, de quadrupèdes (Colonnettes de Saint-Denis). Bientôt, l'influence de l'art oriental, en particulier islamique, se traduit par le succès des motifs d'animaux affrontés, souvent de part et d'autre d'un élément séparateur, fontaine ou arbre de vie (Fragment de la Chasuble de saint Exupère).
Mais, loin d’une vision réaliste, la représentation de la nature reste longtemps imprégnée d’une philosophie formulée par saint Augustin dans les premiers siècles du christianisme : le contraste entre la perfection divine et l’imperfection de la nature créée. Tributaires de cette conception, les artistes romans utilisent un système de conventions, de signes. L’objectif n’est pas de représenter fidèlement la réalité visible mais d’en suggérer l'essence. La représentation de la nature permet d’évoquer le monde surnaturel, le seul parfait. Les cieux sont suggérés par un fond d'or, plantes et animaux sont figurés de façon très stylisée, avec des formes et des lignes simplifiées.
La Dame à la licorne, La Vue, Cl. 10836 (détail) © GrandPalaisRmn / Michel Urtado
À partir du XIIIe siècle, la redécouverte de la "Physique" d'Aristote amène une évolution dans la perception de la Création. Une approche artistique plus naturaliste se fait jour, davantage fondée sur l'observation et soucieuse du détail. Les animaux sont représentés de façon plus réaliste (Éléments de gisant), les plantes sont souvent identifiables (Clef de voûte au "masque de feuilles"). Au XVe siècle les tapisseries "millefleurs", dont le fond est semé de plantes fleuries, presque toutes reconnaissables, connaissent un grand succès (Tapisseries de la Dame à la Licorne ; La Vie Seigneuriale).
Dans les derniers siècles du Moyen Âge, l'homme sait s'écarter de la nature pour la contempler. Les premiers paysages de la peinture occidentale apparaissent en Italie à la fin du XIIIe siècle. Au XVe siècle, l'artiste évoque la profondeur de l'espace et se met à creuser le tableau : par la perspective atmosphérique, qui modifie les couleurs en fonction de l'éloignement, et par la perspective géométrique (Puy d'Abbeville). Le paysage s'ouvre à l'intérieur du tableau ou de la pièce tissée, avant, étape suivante, d'en occuper toute la surface.