Bestiaire et animaux dans l’art médiéval

Sculptés, peints ou même érigés au rang de héros littéraires, les animaux sont partout dans l’art médiéval. Peu considérés durant l’Antiquité, ils deviennent un objet d’étude et d’attention.

Qu’ils soient réels ou imaginaires, les animaux présents dans l'art médiéval traduisent le goût du Moyen Âge pour le merveilleux. Ils véhiculent également des valeurs morales et chrétiennes. Des manuscrits souvent richement enluminés, les bestiaires, les recensent et ils peuplent bientôt les armoiries et l’héraldique. 

Colombe eucharistique, Cl. 1957 © GrandPalaisRmn / Jean-Gilles Berizzi

Symbolique et morale dans le bestiaire médiéval

Dans les manuscrits ou le décor monumental médiéval, les animaux sont rarement représentés pour eux-mêmes. Ils portent un discours, empreint de culture chrétienne et de morale. Le serpent (chapiteau catalan : la création d’Ève) illustre les épisodes de la Genèse. Le bœuf et l’âne viennent poser le cadre des scènes de Nativité (Nativité).

Certains sont même utilisés comme symboles de la divinité à l’image de la colombe (Colombe eucharistique) ou de l’agneau (Plaque des quatre Fleuves du Paradis). Ils sont associés à des saints, quand ils ne deviennent pas eux-mêmes des saints comme saint Christophe cynocéphale de Cappadoce ou le saint lévrier Guinefort.

Miséricordes, trois porcs jouant de l'orgue et feuillages, Cl. 20396 (détail) © GrandPalaisRmn / Michel Urtado

La littérature médiévale véhicule un discours moral sur les animaux. Le coq est une figure de veilleur, un rappel du temps qui passe (Enseignes de pèlerinage). Ils sont associés à un sentiment, une qualité. Les bestiaires médiévaux ne cherchent pas à fournir une liste exhaustive des animaux connus et des savoirs scientifiques qui s’y rattachent. Ils recensent souvent un nombre restreint d’animaux, autour desquels tout un imaginaire se déploie, qu’il s’agisse de créatures réelles ou imaginaires. La représentation des animaux vient alors proposer un enseignement spirituel, qui s’appuie sur le comportement animal pour mieux évoquer l’homme et l’ordre divin.

Dans les œuvres satiriques, l’animal est le reflet des comportements humains (miséricordes de Beauvais). Comme dans les fables, le Roman de Renart (fin du XIIe–XIIIe siècles) vient révéler aux hommes leurs propres travers, entre ruse du renard et brutalité du loup. 

La Dame à la licorne, La Vue, Cl. 10836 (détail) © GrandPalaisRmn / Michel Urtado

Un bestiaire ambivalent 

Pour autant, les valeurs et symboles attribués aux animaux ne sont pas univoques. La pensée médiévale se nourrit d’ambivalence et la façon dont les animaux sont perçus ne fait pas exception. La licorne, animal malfaisant selon certains textes bibliques, se transforme ainsi en symbole du Christ (Vierge à l'Enfant et Jeune Fille à la Licorne) et de la virginité.

Le lion est un des animaux les plus présents dans les représentations médiévales (bassin : écu orné d’un lion ; cruche à anse). Peut-être son succès est-il lié à l’importation de tissus et d’objets d’art d’Espagne et d’Orient, sur lesquels ce motif est récurrent (Plaquette de coffret : Lion cornu). Il est également l’un des animaux les plus représentés dans les armoiries, où il est souvent opposé à l’aigle (Crosseron en ivoire de morse), dans un schéma venu de l’Antiquité. L’aigle, symbole de l’empire, affrontait alors le lion, attribut des adversaires des Romains. L’aigle/faucon, présent dans le monde germanique dès le Haut Moyen Âge (Fermail-reliquaire à l’Aigle,), sera repris plus tard (plat décoré d’un aigle ; enseigne profane : Bertrand du Guesclin).

Mais il existe dans la symbolique médiévale un bon et un mauvais lion. Pour préserver l’image du bon lion, le XIIe siècle crée un "presque lion", le léopard, qui endosse ses aspects négatifs. Le léopard héraldique, présent dans les blasons et les armoiries (Broderie aux Léopards) se distingue du lion par sa position particulière : la tête de face et le corps horizontal (Pommeau avec armoiries). 

 

Aux sources de la représentation animale

L’imaginaire médiéval se nourrit de sources diverses pour constituer son bestiaire. La Bible en est une, tout comme les œuvres antiques ou orientales qui circulent à travers l’Europe. 

Aumônière brodée au griffon, Cl. 11788 (détail) © GrandPalaisRmn / Jean-Gilles Berizzi

Les motifs de figures d’animaux affrontés (Chapiteaux de Saint-Denis : Chapiteau double à décor d'oiseaux fabuleux ; suaire de saint Berthuin) révèlent toute l’influence de l’art antique. Les cultures orientales nourrissent elles aussi le Moyen Âge par leurs croyances. Le griffon (Aumônière brodée au Griffon ; Coffret aux Lions et Animaux chimériques ; corne à boire en forme d’"ongle de griffon") ou le phénix (Lampas : Phénix et Pampres or sur fond bleu) apparaissent d’abord chez les auteurs orientaux comme Dioscoride ou Galien. 

Aux côtés des références chrétiennes, les cultures nordiques païennes des premiers siècles du Moyen Âge influencent aussi la représentation animale. Dans l’art roman, les animaux s’ébattent dans des entrelacs, des enroulements ou des rinceaux (Colonnettes de Saint-Denis). 

Dans les derniers siècles du Moyen Âge, la culture courtoise et les romans de chevalerie véhiculent tout un bestiaire associé aux valeurs d’amour, de fidélité, de piété ou de noblesse d’âme. Ainsi, lion, licorne, signe ou sirène peuplent les récits et sont abondamment réemployés dans les productions visuelles. L’oiseau (La Vie Seigneuriale) est tantôt messager ou représentant de l’amour, tantôt symbole du renouveau de la nature. Rencontrer un animal dans un récit peut également être l’annonce d’aventures ou d’un phénomène surnaturel (Coffret : Histoire d’Hélias). C’est dans ce contexte qu’est tissée La Dame à la licorne.

Crosse, nœud et douille, saint Michel, Cl. 1581 © GrandPalaisRmn / Stéphane Marechalle

Du symbole à la réalité 

Si la représentation des animaux peut sembler peu naturaliste, on y verrait à tort un défaut d’observation. Longtemps, la pensée médiévale a distingué le réel, qui est de l’ordre du physique ; et la vérité, d’ordre métaphysique. Les images conventionnelles, plus "simples" et stylisées sont alors considérées comme plus proches de la vérité. Une crinière suffit à évoquer le lion, le cerf s’identifie à ses seuls bois ou encore le chameau à sa bosse (Carreaux de dallage). 

À l’époque romane, enlumineurs et artistes représentent les animaux tels qu’ils sont décrits dans les bestiaires, sans rapport avec la réalité observée. L’animal est utilisé à des fins ornementales (Encensoir orné de créatures fantastiques). En position accroupie, assise ou couchée, l’animal vient également soutenir sièges, mobiliers, reliquaires… rappelant ainsi sa position inférieure. Les contraintes spatiales du support entraînent des déformations et des disproportions (crosse serpent et saint Michel). De plus, le recours à la copie, à partir d’un modèle peint ou sculpté, conduit à des transformations progressives de l’image d’origine. 

Quatre perdrix, Cl. 1050 © GrandPalaisRmn / Franck Raux

Le rapport de l’homme à l’animal change à la période gothique, comme l’atteste l’épisode de saint François d’Assise discutant avec les oiseaux. Si les connaissances antiques sont toujours utilisées, elles sont désormais vérifiées par l’observation directe. Description d’amateurs de chasse ou récits de voyage constituent de nouvelles sources et de nouveaux supports d’illustration pour les artistes. L’expérience devient synonyme de vérité. Le réel et la vérité, jusque-là perçus indépendamment, se rejoignent. 

Dans le même élan, les animaux sont représentés de manière plus réaliste, les descriptions qui en sont faites se veulent plus objectives. La figure animale s’autonomise dans les enluminures. Elle est représentée seule ou s’inscrivant dans une nature foisonnante (La Vie Seigneuriale). Cette tendance se perçoit également dans le décor sculpté, où les animaux occupent une place d’honneur (Chapiteau des Gémeaux), puis sur les vitraux (Quatre Perdrix) et dans les peintures murales.