Les thermes gallo-romains de Lutèce

La vie à la romaine
Salle monumentale, le "frigidarium" est le seul vestige encore en élévation des thermes gallo-romains de Lutèce. Espace de bain et de sociabilité, les thermes constituent alors un espace central de la citoyenneté gallo-romaine.

Salle 1, Frigidarium © Alexis Paoli / OPPIC

Il témoigne de la qualité de ce vaste complexe en pierre, édifié au tournant des Ier et IIe siècles et d’une superficie de près de 6 000 m². 

Au cœur de la cité antique 

À l’époque romaine, les thermes du nord de Lutèce se déploient dans un périmètre formé approximativement par les actuels boulevards Saint-Michel et Saint-Germain et les rues de Cluny et des Écoles. Ils constituaient les plus grands bains publics de la ville gallo-romaine. Ils sont également un lieu de sociabilité majeure dans la cité. On s’y rend pour se laver mais aussi pour se détendre, se faire couper les cheveux, faire du sport ou même lire. 

Les thermes n’ont sans doute été en service que pendant deux siècles. Pour autant, près de la moitié de ce complexe monumental en pierre est encore perceptible aujourd’hui. Classé au titre des monuments historiques en 1862, le site antique a bénéficié depuis le XIXe siècle de fouilles, de relevés archéologiques et de restaurations. Au XXIe siècle, deux chantiers de restauration ont été menés. Le premier a permis de restituer les enduits et parements des murs du "frigidarium". Le deuxième avait pour enjeu de consolider les vestiges, soumis au quotidien aux intempéries. 

La salle froide, le "frigidarium", conserve ses volumes et sa hauteur d’origine. Ses voûtes s’élèvent à plus de 14 mètres. Elles sont parmi les mieux conservées du nord de la France. On devine également d’autres salles de bains : salle chaude (le "caldarium") et salles tièdes (le "tepidarium" et le "destrictarium"). 
 

Salle 1, Frigidarium © Alexis Paoli / OPPIC

Le parcours thermal

Le parcours des thermes de Cluny peut être globalement restitué, même s’il demeure des inconnues. Le concept du parcours thermal ne repose pas sur la baignade mais sur l’exposition du corps à différentes températures de l’eau et de l’air. Selon les principes de la médecine romaine, le chaud dilate les pores de la peau et permet l’évacuation des "humeurs" tandis que le froid les resserre, rétablissant ainsi leur fonction protectrice.

On entre probablement dans les thermes par le sud. Aux séries de boutiques situées derrière le portique succède une grande cour, peut-être un jardin à l’image de ceux présents dans les thermes romains. Relevée par l’architecte-archéologue Théodore Vacquer en 1852, cette partie méridionale est aujourd’hui enfouie sous les immeubles haussmanniens. Mais on peut imaginer, à l’entrée des thermes, les marchands de savon, de produits d’hygiène et les taverniers offrant aux sportifs et baigneurs de quoi se désaltérer et se restaurer.

Ensuite, le parcours suit une progression du nord vers le sud, des salles froides vers les chaudes.

Après avoir effectué quelques exercices physiques dans les deux palestres (gymnases non couverts) qu’il rejoint par des couloirs, le baigneur traverse le "frigidarium" (salle froide) pour gagner les pièces plus chaudes du complexe.

S’ensuit alors le parcours thermal classique : "tepidarium" (salle tiède), "destrictarium" (salle tiède) dans lequel le baigneur nettoyait son corps en raclant sa peau à l’aide d’un strigile, "laconicum" (salle à chaleur sèche) et enfin le "caldarium" (salle chaude) dans lequel se trouvaient trois bassins chauds.

Après être retourné dans le "tepidarium", le baigneur regagne le frigidarium et sa piscine froide encore conservée où il termine son parcours thermal.

Salle 1, Frigidarium © Alexis Paoli / OPPIC

Retrouver le décor des thermes

Associés au plaisir et à la citoyenneté romaine, les thermes sont richement ornés. Les murs, le sol ou bien les piscines sont parés de placages de marbre ou de pierres colorés (dont un vestige subsiste dans la niche ouest du frigidarium), de mosaïques, de stuc ou d’enduit peints. Malheureusement, l’essentiel de ce décor nous échappe aujourd’hui. 

Seules deux pièces, situées dans les sous-sols des thermes présentent encore de rares vestiges d’enduits peints (salle dite des enduits et salle en sous-sol du "pseudo-tepidarium"). Situés dans des espaces de service, ils ne présentent qu’un décor de deux filets noirs se détachant sur fond rouge.

Ce décor très simple, adapté à une salle technique laisse imaginer le faste des enduits peints, aujourd’hui disparus, qui ornaient les salles fréquentées par les baigneurs.

Eros chevauchant un dauphin, Cl. 12523 © GrandPalaisRmn / Jean-Gilles Berizzi

Dans le "frigidarium", les restaurations menées en 2009 ont permis de restituer aux murs la teinte rosée originelle des enduits. Elles ont également mis en évidence des traces infimes de pigment, d’un bleu intense, cohérent avec l’ambiance aquatique que l’on sait avoir été souvent recherchée dans les thermes antiques.

L’enduit est appliqué en plusieurs couches successives. Composée de deux tiers de chaux pour un tiers de sable, la première couche, l’"arricio", est assez rugueuse pour recevoir la deuxième, aux proportions inversées, l’"intonaco". Le dessin préparatoire, qu’on appelle "sinopia", est appliqué sur l’"arricio".

La peinture, composée de pigments d’origine minérale est apposée sur l’"intonaco". L’ensemble est réalisé progressivement, en fonction de ce que l’artiste sait pouvoir peindre dans la journée afin que l’enduit ne sèche pas, selon la technique de la fresque ("a fresco").

Aujourd’hui ne subsistent que très peu des ornements décoratifs de ce monument. Le visiteur peut cependant découvrir in situ deux consoles sculptées sur le mur nord du frigidarium. Une mosaïque figurant Eros chevauchant un dauphin pourrait également témoigner des décors muraux du complexe thermal.

L’organisation des espaces thermaux

Les murs du "frigidarium" et les vestiges des autres salles témoignent de la qualité d’exécution des thermes. Ils se caractérisent par une alternance de moellons de calcaire et d’assises de brique horizontale. Cette technique de construction appelée "opus vittatum mixtum", est typique de l’architecture romaine. 

Dans les espaces techniques, la voûte, construite en "opus caementicium", ciment romain composé d’un mélange de fragments de pierre ou d’éléments en terre cuite et de mortier, a gardé les empreintes des planches de bois qui ont servi au coffrage.

Les murs des couloirs de service sont constitués d’une superposition de petits moellons calcaires selon la technique de l’"opus vittatum". Le visiteur attentif y découvrira la trace discrète d’outils de taille de pierre. 

Vestiges de la salle chaude (caldarium) depuis le boulevard Saint-Michel © Alexandra Lebon / OPPIC

Au bas des parois des couloirs, un petit débordement correspond à l’ancrage d’un plancher. Sous ce plancher, passait une conduite d’égouts, permettant l’évacuation des eaux sales des différents bassins ainsi que les cendres des fourneaux. Le fond du canal était généralement dallé de briques ou de tuiles plates, appelées "tegulae". La conduite traversait tout le bâtiment, du sud vers le nord, et rejoignait un égout collecteur qui ceinturait les thermes et permettait également d’évacuer l’eau de pluie. Cette conduite d’égouts est encore partiellement conservée.

En sous-sol, le site garde la trace de certains des espaces techniques qui permettaient au complexe thermal de fonctionner. Des caves servaient notamment à conserver le bois, les onguents, les serviettes et tout le nécessaire au bon fonctionnement de l’établissement thermal et au bien-être des baigneurs.

Les sous-sols des thermes renferment également le système de chauffe des salles tiède ("tepidarium") et chaude ("caldarium"). On l'appelle l’hypocauste. Encore partiellement visible dans l’espace sud des thermes, il fonctionne à partir d’un foyer, appelé "praefurnium" situé à l’extérieur du bâtiment, dont l’un est encore conservé sous le trottoir du boulevard Saint-Michel.

Soutenu par des pilettes de briques, le sol s’appuyait sur un plancher, appelé "suspensura". La chaleur dégagée par les foyers circulait sous le sol des pièces à chauffer. Mais l’air chaud passait aussi le long des murs des thermes, et ce par l’aménagement d’une double paroi formée de briques creuses, appelées "tubuli", dans lesquelles il circulait. Ces briques traversaient les voûtes des salles chaudes pour se transformer en cheminées d’évacuation des fumées et des gaz.