Le musée de Cluny conserve un ensemble de six chapiteaux provenant de l’abbaye de Saint-Denis (cloître et église abbatiale) et réalisés entre 1140 et 1145.
Cinq des chapiteaux se trouvaient dans le cloître de l’abbaye. Construit autour de 1145, ce cloître est presque contemporain de la façade occidentale de l’abbatiale (vers 1135). Sous l’impulsion de l’abbé Suger (1122-1151), ce vaste chantier participe de l’émergence du nouveau style gothique. Les galeries du cloître étaient rythmées par une alternance de chapiteaux simples et doubles. Certains coiffaient de petites statues-colonnes. Les galeries ont été détruites au milieu du XVIIIe siècle.
Les chapiteaux du cloître éclairent la façon dont les sculpteurs de la première génération gothique manient l’art de la variation en diversifiant les décors.
Parmi ceux conservés au musée, quatre sont des chapiteaux doubles. Ils se composent de deux corbeilles jumelées. Ces chapiteaux sont peuplés d’un bestiaire abondant et varié. Ils recombinent tous les motifs fantastiques issus du répertoire de la cathédrale de Chartres. À la même époque (vers 1145), les sculpteurs des chapiteaux de Saint-Denis les utilisent aussi dans les chapiteaux du chevet de l’abbatiale de Saint-Germain-des-Prés. À côté de ces motifs animaliers, ces chapiteaux sont également décorés d’ornements végétaux adaptés du modèle corinthien.
Le premier des quatre chapiteaux doubles (Cl. 18925a) présente deux grandes faces similaires. Elles sont ornées d’un décor de griffon et de chimère en vis-à-vis : on parle de chapiteaux "affrontés". Le schéma des créatures affrontées s’adapte harmonieusement à la structure du chapiteau double, chaque monstre occupant l’une des deux corbeilles. Les créatures des faces principales posent leur patte antérieur sur une tête humaine, dans une posture de domination sans doute symbolique de l’emprise du péché sur les hommes.
Le deuxième (Cl. 18925b) présente deux petites faces à décor de feuilles d’acanthe et deux grandes faces à décor de créatures fabuleuses au corps d'oiseau avec une queue de serpent et des pattes de lion. Il pourrait s’agir de basilics d’un côté, de dragons de l’autre. Ils sont placés en opposition et se retournent l'un vers l'autre. Sur l’une des deux faces, ils mangent les deux fruits à grains qui s'échappent d'un bouquet central composé de cinq feuilles. Sur l'autre grande face, la scène est presque identique mais les gueules des monstres s'entrouvrent sur deux rangées de dents.
Le troisième (Cl. 19051) est orné de feuilles d’acanthe rappelant celles du chapiteau Cl. 12119. Sur l’une des deux grandes faces, entre les corbeilles jumelées, on reconnaît une tête de lion grâce à des vestiges de crinière et aux babines découvrant des crocs acérés.
Le dernier (Cl. 23531) est décoré de sirènes-oiseaux mâles et femelles affrontés sur les deux grandes faces. Celles-ci se trouvent dans des bouquets de palmettes. Les longues queues des sirènes s’entrelacent sur les deux petites faces latérales.
Le dernier chapiteau du cloître est un chapiteau simple à décor de feuilles d'acanthe (Cl. 12119), dérivé du type corinthien. Il ne puise pas dans le répertoire chartrain. Il s’inspire plutôt des modèles en marbre que l’on trouve dans les basiliques paléochrétiennes de Paris, et sans doute à Saint-Denis même. C’est, en effet, à cette période qu’est réactivé à Paris ce répertoire antique. Le traitement des grandes feuilles d’acanthe qui engainent la corbeille est commun aux autres chapiteaux attribués au cloître de Saint-Denis.
Les sculptures de ce décor témoignent d’une grande inventivité de la part de leurs créateurs. Cette exubérance revêt une dimension moralisante. Elle est cependant parfois critiquée : vingt ans plus tôt, saint Bernard reprochait au décor profane des cloîtres de distraire les moines en prière.
Un dernier chapiteau (Cl. 12637) de Saint-Denis conservé au musée de Cluny n’appartient pas au cloître, contrairement aux chapiteaux mentionnés précédemment. Il devait appartenir au chevet de l’église abbatiale de Saint-Denis, qui a été reconstruit à l’initiative de l’abbé Suger entre 1140 et 1144. Peut-être était-il situé à la retombée d’un arc séparant deux chapelles rayonnantes. La corbeille est revêtue de deux couronnes de feuilles d’acanthe superposées. Chaque angle est souligné par une haute tige terminée en fruit grenu. Les tiges sont encadrées par deux longues feuilles dentelées. Au centre de chaque face, sous l’abaque, émerge une tête tantôt féminine, tantôt masculine. Ce chapiteau puise à la fois dans le répertoire chartrain par ses motifs figuratifs et dans le répertoire paléochrétien par ses feuilles d’acanthes.