L’art en broderie au Moyen Âge

La broderie est omniprésente dans le quotidien des hommes et des femmes du Moyen Âge, des plus riches aux plus humbles. Pourtant, malgré les pièces conservées et les documents d’archives, la broderie médiévale demeure aujourd’hui mal connue et sous-estimée.

Tenture de la Vie Seigneuriale, La Broderie, Cl. 2181 © GrandPalaisRmn / Michel Urtado

Qu’est-ce que la broderie ?

C’est "l’art d’ajouter à la surface d’une étoffe déjà fabriquée (…) la représentation de tel objet qu’on le désire, à plat ou de relief ; en or, argent ou nuances [couleurs]" (Saint-Aubin, "Art du brodeur", 1770).

La broderie est donc à la fois une technique et un ornement qui s’applique à des étoffes déjà tissées. À côté des broderies ordinaires, utilisant des techniques simples et des matériaux peu coûteux, les broderies de fils de soie, d’or et d’argent relèvent des arts précieux. Réservées aux élites, elles décorent habits de cour, vêtements des nobles et des riches bourgeois, mobilier des demeures princières et ornements liturgiques.
Certaines broderies, fruit de la collaboration entre un peintre, fournisseur de modèles, et un brodeur, étaient considérées comme de véritables peintures à l’aiguille. 

Broderie domestique et broderie professionnelle

Il existe une broderie domestique pratiquée dans tous les milieux sociaux, dans un but utilitaire ou de loisir (tapisserie "La Broderie" appartenant à la tenture de la Vie Seigneuriale). Mais les pièces parvenues jusqu’à nous relèvent de la broderie professionnelle, qui revêt trois formes principales.

La broderie est souvent exercée dans des ateliers urbains, où travaillent brodeuses et brodeurs laïcs.

Dans la plupart des villes, ils sont réunis en communautés de métiers, dotées de règlements écrits qui déterminent les normes de qualité de la production et fixent la durée d’apprentissage.

À Paris, les premiers statuts des brodeurs datent de la fin du XIIIe siècle.

La broderie est également pratiquée dans les monastères, où peuvent exister des ateliers de brodeuses et aussi de brodeurs. Enfin, il faut mentionner les brodeurs de cour, au service des princes. Les plus réputés travaillaient pour plusieurs cours, comme Sandre Lappert dans la seconde moitié du XIVe siècle.

Orfroi de Manassès et Ermengarde, Cl. 2158 (détail) © GrandPalaisRmn / Michel Urtado

Dans l’atelier de broderie : outils et matériaux

Le brodeur professionnel travaille sur un métier à broder, composé d’un cadre en bois sur lequel on tend l’étoffe, posé sur des tréteaux. Il doit avoir un accès direct à la lumière. Les outils de broderie sont les aiguilles, épingles, dés, ciseaux, balances ; il y a aussi les forces (pour couper le tissu) et les forcettes (pour couper les fils).

Avant de broder, le patron (dessin préparatoire) est transposé sur le tissu, selon des méthodes variées.

Parfois, le dessin est fourni par un peintre, qui peut être sollicité par le commanditaire. Les brodeurs, à la cour ou à la ville, collaborent étroitement avec les peintres. Cennino Cennini, dans le "Libro dell’arte" (1437), donne des conseils aux peintres pour reporter le dessin sur le tissu à la plume et à l’encre. Mais le plus souvent c’est le brodeur qui réalise le report du dessin sur le tissu.

Les matériaux supports sont la laine, le lin, la soie, mais aussi le cuir (pour les chaussures ou les gants).

Tenture de la Vie Seigneuriale, La Broderie, Cl. 2181 (détail) © GrandPalaisRmn / Michel Urtado

Les matériaux à broder sont des fils de laine, de soie, et pour les pièces les plus luxueuses des fils d’or (argent doré) et d’argent de plusieurs types (or trait, filés, baudruches).

On brode aussi avec des paillettes (disques métalliques), des pierres précieuses, des perles. La broderie est un art du luxe par ces matériaux coûteux, mais aussi par ses techniques élaborées, qui requièrent des savoir-faire acquis lors d’un long apprentissage (huit ans pour les brodeurs parisiens).

Les points de broderie sont nombreux. Le point fendu est souvent utilisé pour la soie et le point couché (ou couchure) pour les fils métalliques.

Les collections du musée national du Moyen Âge, comptent une cinquantaine de pièces du XIIe au début du XVIe siècle, provenant de l’Empire germanique, d’Angleterre, de France, d’Italie et des anciens Pays-Bas (il y manque néanmoins les broderies espagnoles et catalanes). Elles témoignent de la richesse et de la diversité de la broderie européenne médiévale.

Aumônière à motifs cygnes et paons, Cl. 11992 © GrandPalaisRmn / Jean-Gilles Berizzi

La broderie germanique et mosane (XIIe-XIVe siècles)

Elle présente fréquemment un décor géométrique (croix, losanges…), qui peut aussi prendre la forme de motifs végétaux ou animaliers stylisés, ou héraldiques. Ces décors sont souvent brodés selon des techniques dites de "tapisserie à l’aiguille" (ou broderie à points comptés) qui recouvrent entièrement les surfaces (Aumônière aux Cygnes et Paons). Ces motifs géométriques apparaissent également sur des broderies figuratives : sur le Devant d’autel, ponctué de scènes de vies de saints, ils ornent les fonds et les vêtements.

Un fragment de Devant d’autel (ou de tenture murale) figurant des apôtres témoigne de la production de Basse-Saxe. Brodé entièrement au point de chaînette, il se prête à une lecture aisée des images dans l’église. D’autres fragments sont conservés à Londres et à Vienne : en effet, cette pièce a été découpée en morceaux vendus à plusieurs musées européens, pratique fréquente au XIXe siècle.

Sandale liturgique, Cl. 12113 © GrandPalaisRmn / Michel Urtado

La broderie anglaise ou "Opus anglicanum" (XIIe-XIVe siècles)

La broderie anglaise (appelée "opus anglicanum" dans les documents continentaux) est réputée dans toute l’Europe pour la finesse du dessin et la maîtrise des techniques, notamment celle du point couché rentré, variante élaborée de la couchure.

Un ensemble d’ornements liturgiques des XIIe–XIIIe siècles, brodés d’or sur fond rouge et ornés de rinceaux parfois habités d’animaux (Sandale liturgique), sont ainsi travaillés au point couché rentré.

Ces broderies, généralement découvertes dans des tombes ou des châsses, ont pu être exécutées en Angleterre mais aussi en France. En effet, le point couché rentré n’est pas synonyme de broderie anglaise. Des pièces réalisées sur le continent emploient cette technique, comme l’Orfroi de Manassès et Ermengarde, certainement français par son iconographie.

Broderies aux léopards, Cl. 20367 a © GrandPalaisRmn / Michel Urtado

Inversement, certaines broderies anglaises n’utilisent pas cette technique. C’est le cas de la Broderie aux Léopards, housse de cheval royal à décor héraldique. Les pièces confectionnées pour le roi devaient souvent être réalisées rapidement. Ainsi, la broderie aux léopards emploie des couchures simples, plus rapides à exécuter que le point couché rentré.

Sa qualité est néanmoins excellente : pelage ondoyant des léopards, sourcils brodés en relief, inclusion de verres.

Les animaux stylisés évoluent dans un décor poétique de feuillages animés de figures courtoises. C’est une des rares pièces conservées des nombreuses broderies profanes anglaises à thème héraldique et littéraire réalisées pour le roi et la noblesse.

La broderie à Paris et en France (XIIIe-XVe siècles)

La broderie parisienne connaît un essor remarquable aux XIIIe et XIVe siècles. D’autres villes françaises sont réputées pour leurs broderies, comme Toulouse ou Lyon, puis Tours à partir de 1450 (moment où la broderie parisienne décline).

Fragment d'aumônière, homme sauvage, Cl. 13533 © GrandPalaisRmn / Jean-Gilles Berizzi

Un groupe d’aumônières du XIVe siècle peut être rattaché à la production parisienne (ou française), dont de grandes aumônières trapézoïdales, accessoires masculins à décor souvent courtois. Les modèles conservés (dessin de Berlin) sont très rares. L’aumônière, en plusieurs fragments, figure un homme sauvage endormi apprivoisé par trois femmes élégantes.

Une autre aumônière trapézoïdale représente une femme à l’envers sur un griffon surmontée par un ange : c’est peut-être une allégorie amoureuse. Son pendant figure trois hybrides musiciens très proches des grotesques qui peuplent les marges des manuscrits. Ces deux aumônières proviennent peut-être du trésor de l’abbaye Saint-Mihiel (Meuse), où elles ont pu servir de bourses à reliques : ainsi, des pièces profanes pouvaient rejoindre des trésors d’église et recevoir un usage religieux.

Panneau brodé, Guérison de la femme aveugle, Cl. 23424 © GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier

On peut également attribuer à la production parisienne (ou française) un ensemble d’ornements liturgiques, dont de très belles mitres. La Mitre brodée du Trésor de la Sainte-Chapelle, probablement réalisée sur les patrons d’un peintre actif à Paris, est une pièce exceptionnelle. Cette mitre précieuse, qui rivalise avec les pièces d’orfèvrerie, est un témoignage précoce de la technique raffinée de l’or nué.

L’excellence de la broderie française au XVe siècle est perceptible dans le cycle de la légende de saint Martin.

Cet ensemble exceptionnel de 32 médaillons et 4 panneaux cintrés faisait partie d’une "chapelle" et est aujourd’hui dispersés entre Paris, Lyon, New York et Baltimore.

Les panneaux cintrés, dont la Guérison de la Femme aveugle, ont été exécutés vers 1440-1445 par Pierre du Billant, brodeur de René d’Anjou, d’après les patrons de Barthélémy d’Eyck, peintre du même prince. Ces broderies au rendu quasi pictural sont de véritables peintures à l’aiguille.

Chaperon brodé florentin, l'Ascension, Cl. 23899 © GrandPalaisRmn / Michel Urtado

La broderie florentine ou "Opus florentinum" (XIVe-XVe siècles)

La broderie toscane et surtout florentine jouit elle aussi d’une grande renommée. Le terme "opus florentinum" désigne dans les textes des œuvres influencées par le style de Giotto et de ses suiveurs. Les liens entre peintres et brodeurs étaient étroits.
Pour pièces de commande, des peintres collaboraient à l'élaboration des patrons.

Pour la production en série, des modèles inspirés de la peinture circulaient entre les ateliers : ils étaient utilisés, échangés et remaniés, parfois sur de très longues périodes. Le Chaperon de chape figurant l’Ascension et la Bande d’orfroi consacrée à des Scènes de la Vie du Christ sont caractéristiques de la broderie florentine ou du moins toscane et de ses relations étroites à la peinture.

Le raffinement atteint par la broderie florentine au milieu du XVe siècle est visible sur Deux panneaux d’un devant d’autel exécuté pour l’ordre religieux de Vallombreuse en Toscane. Ils représentent des épisodes de la vie de saint Jean Gualbert, le fondateur de l’ordre (au XIe siècle). D’une grande virtuosité, ils emploient des techniques variées dont celle de l’or nué : ce procédé offre au brodeur la possibilité de traduire à l'aiguille, avec des jeux de lumière et de nuances, les effets de la peinture.

Galon, sainte Catherine et saint André, Cl. 3072 (détail) © GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier

Les broderies germaniques et des anciens Pays-Bas (XVe- début du XVIe siècle)

La collection du musée permet d’observer, sur les broderies germaniques et des anciens Pays-Bas, l’essor d’une fabrication en série, à côtés des broderies de luxe répondant à des commandes précises, au XVe et au début du XVIe siècle.

À la fin du Moyen Âge, la demande accrue de broderies religieuses, due au succès du culte des saints, entraîne l’essor d’une production en série. Les galons de Cologne, orfrois de vêtements liturgiques, exportés dans toute l’Europe, en sont un exemple. Ils présentent généralement une iconographie répétitive, centrée sur la Vierge, le Christ et les principaux saints, souvent identifiés par des inscriptions (Bande d'orfroi).

Chasuble, Cl. 23933 (détail) © GrandPalaisRmn / Mathieu Rabeau

De tels galons ornent la Chasuble (donnée au musée de Cluny en 2019) : la croix de chasuble figure la Crucifixion avec la Vierge en pâmoison soutenue par saint Jean - thème répandu dans les régions germaniques.

Les figures des galons de Cologne sont tissées, avec des rehauts de broderie pour les visages, les nimbes, les attributs des saints, les terrasses fleuries. Elles font écho à la peinture colonaise ; Stephan Lochner et son atelier ont réalisé des modèles.

Pour permettre la production en série, la broderie de rapport se développe, même si elle existait avant.

Au lieu de broder directement sur le tissu de fond, les artisans brodent séparément des éléments tels que les personnages ou les armoiries, puis les rapportent sur l’étoffe. Ce procédé génère une division du travail qui permet de gagner du temps et d’employer les brodeurs selon leurs compétences : certains réalisent les figures et d’autres, les fonds.

À côté de cette fabrication en série, il existe une production luxueuse utilisant des techniques élaborées.

Fragment d'orfroi, anges, Cl. 21276 © GrandPalaisRmn / Mathieu Rabeau

La grande Vierge à l’Enfant d’applique acquise par le musée de Cluny en 2018 en est un bel exemple.

Elle appartient à la production des grandes Vierges d’applique germaniques, cousues sur des devants d’autel ou des étendards, dont la réalisation était confiée aux brodeurs les plus aguerris. Sa robe et son manteau sont en or nué, et elle était ornée de perles (il en reste une seule). Cette Vierge s’inspire de gravures : en effet, à partir du milieu du XVe siècle, les brodeurs se tournent de plus en plus pour leurs modèles vers les gravures sur bois et sur cuivre.

Une autre technique luxueuse connaît un grand succès au XVe siècle : c’est la broderie en relief (apparue au XIIIe siècle).

Deux Anges provenant sans doute d’une croix de chasuble sont un exemple de broderie au relief très accentué, dite "en ronde bosse". Dans cette technique, les corps et les drapés sont formés par des épaisseurs de draps, cartons ou parchemins encollés, recouverts de tissu et brodés, puis rapportés sur le tissu de fond. Cette broderie "en ronde bosse" s’inspire des retables sculptés et des pièces d’orfèvrerie.