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Hommage à Jacques le Goff (1924 -2014)

Par Claude Gauvard, professeur émérite d'Histoire du Moyen Âge, Université Paris1 Panthéon-Sorbonne, membre honoraire de l'Institut universitaire de France.

Une histoire européenne et globale

Jacques Le Goff n’est plus. Il avait 90 ans mais on le pensait éternel tant son œuvre et sa personnalité ont transformé l’histoire du Moyen Âge en ce qu’elle est : une histoire globale, faisant son miel de toutes les sources, écrites et figurées, traitant de tous les hommes, des élites religieuses ou politiques aux plus humbles des paysans, sensible à tous les paysages, de la forêt profonde et inquiétante aux formes policées de la ville. Son livre, « La civilisation de l’Occident médiéval » reste un socle qui le pose en continuateur de Marc Bloch et de l’Ecole des Annales dont il dirigea longtemps la Revue. L’histoire de « la vie matérielle » y côtoie celle des « mentalités », des « sensibilités » et des « attitudes », autant de thèmes promis à de fructueuses recherches encore en cours. L’espace s’y dilate au-delà du royaume pour couvrir l’ensemble de l’Europe, en suivant les pas qu’avaient tracés les marchands et les banquiers hanséatiques ou italiens, et les ordres religieux de Cluny et de Cîteaux, puis les ordres mendiants. Les événements ponctuels s’effacent devant les grandes révolutions technologiques et l’évolution des mentalités au rythme lent, mais le temps reste présent, comme en témoigne l’attention portée aux repères chronologiques. C’est un Moyen Âge livré clé en main qui s’ouvre au lecteur dans une exceptionnelle clarté et précision des mots et des choses.

Un homme libre

Jacques Le Goff est resté toute sa vie un homme libre. Il avait des convictions politiques nourries par un humanisme viscéralement attaché au respect de l’Autre et par conséquent soucieux des différences, mais intransigeant sur les principes républicains. Il ne s’en cachait pas et tel ces clercs médiévaux qui ne cessaient de conseiller vertement le prince et qu’il connaissait si bien pour les avoir étudiés dès sa jeunesse (Les intellectuels au Moyen Âge), il prenait parti publiquement. C’était pour lui la façon naturelle d’être un « intellectuel ».

Dans le métier d’historien, sa façon d’embrasser l’histoire du monde, son extraordinaire imagination et sa franchise étaient peu compatibles avec un cursus et des obligations universitaires strictement académiques. Sa carrière s’est déroulée à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales dont il a assuré la direction et dont il a contribué à assurer la reconnaissance internationale. En matière de distinctions, la médaille d’or du CNRS, qu’il obtint en 1991, est la seule qu’il ait appréciée. Mais le renom de Jacques Le Goff était ailleurs, dans sa voix qu’il faisait passer en toute liberté sur les ondes de France Culture aux Lundis de l’Histoire ; dans son séminaire du mardi où se pressaient les futurs historiens qui, pour la plupart, après lui, ont écrit l’Histoire de façon neuve. Dans son séminaire du vendredi, plus resserré, où il conviait les spécialistes des autres sciences humaines, sociologues ou anthropologues, pour aider à comprendre le Moyen Âge autrement. Y assister a été un honneur et un bonheur.

Une générosité débordante

Sa parole était écoutée au-delà des écoles historiques parce que, avec une générosité débordante, il livrait ses idées qui jaillissaient à profusion. Cette même générosité s’appliquait aux textes qu’il expliquait. Ses articles, fort heureusement rassemblés, témoignent de sa méthode où la sensibilité et sa curiosité d’esprit fécondaient le savoir. L’historiographie traditionnelle en sort balayée par l’apport d’une anthropologie qui donne toute sa place aux rituels et aux représentations. Les grandes synthèses relèvent de la même veine. Ses recherches sur le purgatoire témoignent de son désir de réconcilier le monde des marchands avec l’Eglise dont l’usure les détourne et d’inventer une autre forme d’histoire économique ; son monument sur saint Louis sait rendre au roi les défauts et les qualités de son humanité pour mieux le placer dans l’histoire de son temps et donner une biographie exemplaire parce que foisonnnante.

Cette même générosité l’incitait à vulgariser son apport à l’histoire. Il concevait cette tâche comme un devoir. Les scientifiques doivent mettre leur savoir à portée du public, sans concession, aimait-il à répéter. C’est ce qu’il a fait jusqu’à son dernier souffle.

Une leçon de vie

Pour toutes ces raisons, Jacques Le Goff a semé plus que sa modestie ne l’incitait sans doute à croire. Son aura internationale, ses amitiés ancrées de l’Italie à la Pologne, sa parfaite connaissance des langues étrangères en faisait l’héritier des clercs médiévaux parcourant l’Europe. Les médiévistes perdent un maître, ses lecteurs et ses auditeurs un passeur d’Histoire. Reste, pour nous tous, une leçon de vie.

Claude Gauvard, le 3 avril 2014.

Un hommage sera rendu à Jacques Le Goff en introduction de la séance Un mois, un livre du mercredi 9 avril.