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Orient et Occident au Moyen Âge

Qu'est-ce que l'Orient pour l'Occident médiéval ?

Les échanges entre Orient et Occident n'ont cessé de ponctuer le Moyen Âge. Ces deux notions ne correspondent toutefois pas tout à fait à ce que nous entendons aujourd'hui par Orient et Occident. L’Orient se définit moins par le critère de la géographie que par celui de la culture ou de la religion, et on peut considérer que les frontières de l’Occident correspondent plus ou moins à celles du monde chrétien reconnaissant l'autorité du pape.

Aussi, Byzance, dont le christianisme est considéré comme une bizarrerie par les Occidentaux, ainsi que les terres d'Islam apparaissent comme des territoires orientaux. D'autres contrées comme l'Inde ou la Chine étaient également connues, même si peu de voyageurs ou de marchands s'y sont aventurés.

1/ Entre Orient vécu et Orient rêve

Ce sont des terres lointaines qui ont fait rêver les Occidentaux, qui les croyaient peuplées d'êtres fantastiques, parfois monstrueux et où certains pensaient pouvoir localiser des territoires mythiques comme le paradis terrestre, le royaume du prêtre Jean ou les pays de Gog et de Magog. En revanche l'émirat de Cordoue, qui s'étend au IXe siècle jusqu'au nord de la péninsule ibérique constitue le voisin direct de l'empire des Francs. Depuis Poitiers, Limoges ou Toulouse, on se rend plus rapidement dans ce territoire oriental qu'à Rome ! S'il existe un Orient concret, celui des marchands, des ambassadeurs, des pèlerinages ou des croisades, au Moyen Âge il existe aussi un Orient rêvé. La littérature, les légendes, les mirabilia, les récits de voyages ont ainsi alimenté l'imagination des Occidentaux pour ces terres merveilleuses. Celle-ci a été relayée par un certain nombre d'objets orientaux arrivés en Occident, et s'exprime dans des pièces exceptionnelles dont le musée de Cluny conserve des exemples insignes.

2/ De nouvelles frontières pour l'Orient et pour l'Occident

Ariane, Ménade, Satyre et Amours recadre

Au cours des IIIe et IVe siècles, l'Empire romain qui s'étendait jusqu'alors sur l'ensemble du pourtour méditerranéen tend à se scinder en deux. Cette scission est définitive à partir de 395, date à laquelle sont créées deux entités administratives, l'Empire romain d'Occident et l'Empire romain d'Orient. Après la chute du premier en 476, seul subsiste l'Empire d'Orient. Paradoxalement, cet Orient apparaît dès lors comme le conservatoire des formes artistique de l'Antiquité grecque et romaine, ce référent qui n'a eu de cesse de marquer l'art occidental au cours des siècles. Le feuillet de diptyque consulaire d'Areobindus, la plaque d'ivoire dite de Trébizonde ou l'Ariane en ivoire sont des exemples de cet art impérial qui persiste en Orient. La production artistique de l'Empire d'Orient a rapidement marqué les différents royaumes qui se sont substitués à l'Empire romain d'Occident.

3/ Regards croisés

Couronne Votive Circuit recadre

En Espagne, les rois wisigoths offrent ainsi des couronnes votives aux églises de leur capitale Tolède, en imitant une pratique fréquente chez les empereurs d'Orient. Au IXe siècle, les souverains carolingiens entretiennent des rapports étroits avec l'Orient byzantin. S'ils s'opposent aux conceptions théologiques orientales, sans véritablement les comprendre, ils n'en demeurent pas moins attirés par l'art byzantin. Ils sont particulièrement friands des soieries exceptionnelles conçues en Orient et dont le prix au gramme dépasse celui de l'or ! C'est probablement un textile offert comme cadeau diplomatique à Charlemagne par un empereur byzantin, dont le musée conserve un fragment, qui a été utilisé pour recouvrir le corps du plus puissant souverain d'Occident dans sa tombe, signe de la valeur accordée à ce type de production.
Au Xe siècle, après une période troublée en Occident, les souverains ottoniens prennent le titre d'empereur et renouent des liens étroits avec l'empire byzantin, qui se concrétisent par le mariage d'Otton II et Theophano. Des artistes Orientaux viennent travailler en Occident et les échanges diplomatiques nombreux favorisent la circulation des objets, des formes et des idées. Aussi, la plaque d'ivoire représentant Otton II et Theophano témoigne de l'assimilation par des artistes occidentaux des formes et d'une iconographie orientales. De même, le devant d'autel de la cathédrale de Bâle met en scène l'empereur, probablement Henri II, et sa femme agenouillés au pied du Christ, dans une attitude qui rappelle la proskynèse des empereurs byzantins.

4/ Des terres d'échanges

Feuillet Areobindus

L'Orient ce n'est toutefois pas seulement Byzance, ce sont aussi les territoires arabes. Le Califat de Cordoue constitue une terre d'échanges culturels entre cultures orientales et occidentales : langue, modes vestimentaires et formes artistiques sont souvent partagées par musulmans, juif et chrétiens. Ces échanges culturels concernent également la littérature, la médecine, la philosophie et les sciences mathématiques, si bien qu'on a récemment souligné comment la culture arabe a contribué à l'invention de la perspective en Occident au XVe siècle.

5/ Entre affrontement...

Mais les relations Orient-Occident n'ont pas été seulement d'ordre pacifique au Moyen Âge, bien au contraire. En effet, l'Orient, c'est avant tout la Terre Sainte, celle où le tombeau du Christ est retenu prisonnier et qu'il faut libérer. Du XIe au XIIIe siècle, les croisades se multiplient et nombre d’Occidentaux découvrent des terres jusqu'alors méconnues, des costumes, des couleurs et des architectures qu’ils avaient seulement fantasmés. Cette découverte violente a été déterminante : achats et pillages ont permis aux croisés de revenir dans leurs terres avec des objets Orientaux venus ensuite enrichir les trésors de nombre d'églises occidentales. Croisades et pèlerinages ont également été un moyen pour les Occidentaux d’acquérir de nombreuses reliques dans les lieux saints qu’ils parcourent alors en Orient. Celles-ci les accompagnent jusqu’à leur retour en Occident, où les artistes ont alors constitué de véritables écrins pour les conserver, que ce soient des objets orfévrés comme les croix reliquaires, ou de véritables monuments, à l’image de la Sainte-Chapelle construite par Louis IX pour accueillir les reliques de la Passion qu’il venait d’acquérir.

6/ … et fascination

Olifant Circuit

Parmi les productions orientales les plus prisées figurent nombre de textiles et d'ivoires. Les ateliers d'Italie du Sud et de Sicile où les échanges artistiques entre Orient et Occident ont été féconds, ont ainsi produit un grand nombre d'olifants, qui ont émerveillé les Occidentaux. L'arrivée de ces objets dans les royaumes d'Occident a constitué un répertoire de formes qui a considérablement marqué l'imagination des artistes. Pour illustrer les récits merveilleux qui connaissent alors un succès certain, ou des descriptions de contrées lointaines qui foisonnent dans la Bible (voyage des rois mages, royaume de la reine de Saba...), les artistes ont pris pour modèle des animaux exotiques, réels ou imaginaires, figurés sur ces objets Orientaux : éléphants, lions, sphinx ou léopards. La circulation des hommes et des objets a également contribué à l'essor de nouvelles techniques en Occident. Byzance était connue pour la qualité de son orfèvrerie émaillée, et les artistes Occidentaux, dans l'empire ottonien puis à Conques, Limoges, ou la région de la Meuse, ont cherché à rivaliser avec l’émaillerie orientale. Le travail du cristal de roche, dont l’Égypte fatimide s’était fait une spécialité, a également suscité la fascination des Occidentaux. Ainsi, au début du XIIIe siècle, pour composer le coffret de Moûtiers-en-Tarentaise, l’orfèvre a remployé des plaques de cristal de roche du Xe siècle alors extrêmement prisées. Cherchant à rivaliser avec les cristalliers orientaux, des artisans vénitiens et parisiens ont produit à leur tour des œuvres en cristal, notamment au XIVe siècle (Cl 9049).

Cette fascination des Occidentaux pour l'Orient s'exprime dans la littérature à travers les récits de voyage. Ainsi, l'abbé Suger rend compte de son émerveillement devant l'église Sainte-Sophie à Constantinople, lui qui devait entreprendre ensuite la reconstruction d'un des chef-d’œuvre de l'architecture occidentale, l'église abbatiale de Saint-Denis. Le récit du voyage de Marco Polo (1298), qui a parcouru l'Orient jusqu'en Chine entre 1271 et 1295, a connu un succès exceptionnel à la fin du Moyen Âge, et on considère qu'il était l'ouvrage le plus connu après la Bible, grâce à de nombreuses traductions.

7/ Voyages, commerce et nouveaux horizons

Collection d’hispano-mauresques circuit

À la fin du Moyen Âge, l'Italie et l'Espagne constituent deux points de contacts privilégiés avec l'Orient. De nombreux marchands entretiennent des rapports étroits avec les grands centres de production orientaux et importent des objets destinés à venir enrichir la demeure de riches Occidentaux. Céramique et textiles orientaux sont à cette époque très prisés et ne sont plus l'apanage des souverains, mais constituent également des biens recherchés par la bourgeoisie urbaine. De nombreuses familles de commerçants italiens apprécient particulièrement les céramiques hispano-mauresques produites en Espagne à l'imitation de techniques orientales, et font apposer leurs armoiries sur ces objets destinés à mettre en valeur leur richesse, leur bon goût et la gloire de leur famille. De même, dans les régions plus au nord, les textiles orientaux proposés par les marchands sont particulièrement appréciés, et c'est un superbe tapis oriental qui est figuré dans la pièce de la tenture de La Dame à la licorne évoquant l'ouïe, signe du goût des élites pour les œuvres orientales.

Au XVe siècle, l'Orient connaît de grandes mutations. Les conquêtes ottomanes ont considérablement réduit l'étendue de l'empire byzantin depuis le XIVe siècle. Face à cette menace, qui s'est concrétisée par la chute de Constantinople en 1453, de nombreux Byzantins se sont réfugiés en Occident, apportant avec eux des ouvrages antiques et une connaissance précise du grec. L'arrivée d'érudits orientaux comme le Cardinal Bessarion a joué un rôle important dans l'essor en Occident de l'humanisme et de la Renaissance.
À la fin du XVe siècle, un voyageur génois parti d'Espagne pour rejoindre par navire les Indes découvrait non pas en Orient mais aux confins de l'Occident un nouveau monde merveilleux qui devait à son tour éveiller les fantasmes et l'imagination des Occidentaux.

 

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